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Alain Marc

Méta / mor / phose ?

 

 

Poésie-théâtre ou poésie en théâtre ? Pas de théâtre épique ni de poésie à la grecque, non, une musique certes de « loup solitaire » mais qui sait sans doute que la meute se rapproche inexorablement ! Dans le théâtre les restes de décors stockés dans les coulisses peuvent être les arrières mondes du monde ! L’arrière scène, l’obscène dans le fond du théâtre : le lointain se dérobe devant des salles que l’on craindrait toujours d’être vides ! Où commence l’individu et où finit le personnage ? Question de théâtre, de scène, de formation d’acteur ? Bof ! Question de hasards et d’opportunités. Le reste est en plus !
Quels restes ? Le « no man’s land » différent de la terre sans humanité, oui, la solitude en humanité sans doute la plus impossible à vivre ! Sans doute là où la méta- morphose se transforme en ana- morphose ! Ce truc bizarre qui sur un « pas de porte » met la vie du spectacle à la Porte du destin, spectateur comme l’arroseur arrosé ! « Mes mots / sont toujours là / à t’attendre / dans le noir / de cette vie » (la Porte du des / tin), « Ce CRI / du couloir / de ta vie / isoloir / s’est enfui», ces mots qui attendent sont-ils de ce silence si particulier des scènes désormais sans théâtre ? Où donc est le cri ? « Un CRI / dans le noir / est parti / C’est le soir / évanoui » ! Les vers se lisent ainsi, ni à l’envers ni à l’endroit. Je dirais, simplement. Et pourtant, « Toute ma vie / j’avancerai / vers l’intouchable » ! L’intouchable ici me renvoie à celui de l’infortune de naissance qui ne permet aucun contact autre que ceux de sa caste. Ce monde qu’il ne pourra jamais faire sien. Justement. « Par la porte / entrebâillée / s’envole les rêves / d’un enfant / qui regarde / sans rien dire / LE MONDE / DES ADULTES » ! Cet autre monde ou plutôt cette autre scène du monde ! Ce monde des adultes. « J’avais si peur de ce moment là que je n’avais pas les mots que tu aurais pu entendre » ! Et voici que se déploie cette forme de complainte qui passe de fait dans le poème : « Longtemps longtemps / la vue de ces volets / FERMÉS ». Longtemps… « Je veux que ma vie / soit un CRI / pour que tu / EXISTES (1) ». « MAINTENANT / que je ne suis plus l’ENFANT / que tu voulais garder / contre ton cœur / je peux te dire // AU REVOIR / Soit Heureuse… » Jusqu’à cette source idyllique où « les larmes ne coulent plus / Là / je n’ai peur de rien ! » Avoir peur de rien, autant dire être dans l’effroi de tous ? Ce n’est sans doute pas si simple : il y a quelque chose ici qui me murmure Hölderlin. « Ne plus pouvoir toucher / Ne plus pouvoir parler / Ne plus pouvoir regarder / Ne plus pouvoir entendre / Ne plus pouvoir… / sourire / à l’être Aimé / que RIEN ne pourra / JAMAIS / Oh, Non / JAMAIS / remplacer ». Abandon suave, abandon aquatique, abandon fécal, abandon là où mes « larmes ne coulent plus / Là / je n’ai peur de rien ! » Et puisque surgissant comme l’horreur absolue « Devant cette porte / je t’entends / dans les odeurs de GAZ / et de CHAOS » ! « Le mur est tombé / Tu es là / et tu pleures / et je pleure // Comme si c’était hier… » « ET MOI / dans tout cela ! » Certes, et moi dans tout cela ? Mais quel est donc ce deuil absolu que semble ici porter la poésie d’Alain Marc quand « Le ressort / pousse encore / lentement / le souvenir » ? « Les instantanés / sont / à jamais / figés »… Et puis petit à petit se dévoile la tragédie : « Gaz / … / Explosion / Mur / tombé », « Réanimation / Tu es loin » ! « Erreur / de jugement / Overdose / Et les barrières / pour te voir ! »
Dans Écrire ! — deuxième poème à dire et à crier — « ÉCRIRE / est ma seule / solution ». Jusqu’au « Besoin d’avoir mal / POUR ÊTRE BIEN », « DE QUOI S’AGIT-IL ? / De désir / seulement de désir / et d’impuissance / à dire » : d’impuissance à dire qu’il faut écrire pour dire et crier ! Jusqu’à ce mieux se taire (« ÉCRIRE / pour mieux se taire ! » Quand le poème se livre ainsi, peut-être s’alourdit-il du deuil identitaire. La vie quand elle se délivre des « valeurs fétiches / DE L’AVÈNEMENT TECHNOLOGIQUE », bien loin de l’artisanat égaré « est toujours là / D’AUTANT PLUS INTENSE » qu’elle semble « Prête à sourdre » ses résolutions !
C’est comme une sorte de bulle d’air étrange et léger qui éclate ainsi à la surface du drame ! « Trouver sa place », « Trouver / SON SEXE », sans doute aussi trouver la place du sexe pour absoudre l’existence « en ce lieu vierge et unique » ! Ce lieu vierge et unique qui semble être de « l’étouffante épaisseur / d’un mur » ! Ce mur de la poésie d’Alain Marc nous remémore ces lieux hors scène qui ne peuvent être séparés que par des frontières étranges, qui protégent autant qu’ils isolent, et dont l’accès est sans doute soumis aux rites du tragique !
Et puis il y a cette musique qui continue ainsi, « à ne plus pouvoir / regarder les autres / à ne plus pouvoir être / regardé // tellement son visage / est déformé / et déchiré par / les pleurs » – « ce besoin / INÉPUISABLE / de communiquer » ! Qu’est-ce donc que communiquer ici si ce n’est que ce moment crépusculaire : « ÉCRIRE / dans la lumière immatérielle / du petit jour » ! Cette lumière immatérielle qui nécessite « une très lente / méditation ». Écrire est-il ce « chaos / à ne plus pouvoir / regarder les autres » ? « On dirait que l’homme / construit sa vie / pour qu’il n’ait pas le temps / de réfléchir ». « Jusqu’au fond du monde ». Le fond du monde aboutit-il à « l'étouffante épaisseur / d’un mur » ? Qu’en est-il de cette « très lente / méditation », « dans la lumière immatérielle / du petit jour » : face à un mur ? Ce mur du fond du monde ! Très belle métaphore pour le début du jour ? Cette lumière de début du monde réfléchissant le début du chaos, mais de quel chaos ? Et pour quel silence ? Calme ! Étrange complicité de la complaisance souffrante et de la lumière méditative ? Paradoxe des intensités ainsi relevées comme par une subjectivité “zapping”, un balayage que j’émets comme non point à la recherche d’une mélodie de sens, mais comme par une sorte de pixellisation d’intensités à la fois très anciennes et très modernes, comme bien avant la naissance de l’informatique, l’image vidéographique ou la mort des Dieux !

Bernard Billa

(1) C'est moi qui souligne.